Histoire de vie de Perceval

 et approche monographique 

 

 

Histoire 1

 

 

1  Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de vie de Perceval

Perceval, lieutenant-colonel, trente-six ans, marié, cinq filles (de un à neuf ans).


Mon père m'a beaucoup apporté, il nous posait toujours plein de questions à table, il nous a incités à lire, la télévision était quasiment interdite. Quand il nous autorisait, rarement, à regarder un film, il fallait ensuite en faire une analyse, un texte écrit. On allait se promener, c'était pour servir de base à une histoire qu'on devait inventer. Il nous stimulait en permanence. Mon père était militaire, nous étions six enfants, trois garçons, trois filles. Je suis le troisième. Ces exercices, c'était aussi pour que les petits puissent se faire valoir par rapport aux plus grands. J'étais plus petit et plus faible que mon frère mais bien meilleur en orthographe. Les filles et les garçons étaient soumis à la même stimulation sauf pour les activités physiques. C'était plus pour les garçons. On faisait aussi de la musique mais moi j'ai abandonné le piano très tôt. C'est un regret. A l'âge de onze ans, on m'a envoyé au collège militaire du Prytanée, c'était autant pour les fils de fonctionnaires. On nous appelait les enfants de troupe, à l'époque, on pouvait y entrer en sixième. Personne ne m'avait prévenu, ç'a été très dur. Mon père déménageait tous les deux ans, il avait peur qu'on perde du temps dans les pays étrangers. J'ai passé le concours du Prytanée, c'était un collège d'élite. Y'avait que des premiers de classe. Jusque là, j'étais toujours dans les premiers mais là ça a changé. J'aurais dû y aller avec mon grand frère mais il a raté le concours. Il s'est retrouvé dans un collège privé à Caen, il logeait chez ma grand-mère. C'était pénible, elle le couvait trop. Les cinq derniers de chaque année étaient virés de l'école, je suis toujours passé ras les fesses. Sur les soixante élèves de ma promo, seulement deux sont entrés dans l'armée, l'autre est médecin militaire. Moi, je suis dans les troupes de marine parachutiste. Je voulais bouger. On bouge beaucoup dans la famille. Ma sour qui était infirmière est mariée à Tahiti. Mes deux sours sont mères au foyer, on a tous beaucoup d'enfants. Nous sommes une famille de catholiques pratiquants. Le divorce pour moi, c'est pas possible. Pourtant quand j'étais enfant, je n'aimais pas aller à la messe, le bain, les vêtements du dimanche. Au Prytanée, y'avait 98% de réussite au bac à l'époque où la moyenne française était plutôt vers les 60%. Il fallait continuer sur une prépa, j'ai dû redoubler ma première pour rester en S. Je voulais vraiment entrer à Saint-Cyr, je n'ai pas eu de crise d'adolescence, sans doute parce que mon père était loin, je ne pouvais pas me confronter. Un polo Lacoste sous le treillis, c'était très rebelle. Arrivé en première, je me suis fixé des objectifs dans la vie : rester pur jusqu'au mariage, ne pas fumer, ne pas boire d'alcool ni de café. C'était une manière de forger mon caractère, je voyais mon père qui ne pouvait se passer de son café, une véritable drogue. Au Prytanée, c'était pas si discipliné que ça. Mais c'était l'omerta, j'ai su plus tard qu'un copain distribuait du cannabis, une sorte de petit nazi avait un pistolet à grenaille. Il nous arrivait de ressentir la peur. Comme je n'avais pas voulu faire partie d'un groupe de caïds, ils me harcelaient et me cognaient souvent sur les parties. Je me taisais mais un soir j'en ai démonté un. J'avais peur des représailles, ma grand-mère que j'allais voir le week-end ne voulait pas me laisser partir, elle voyait que ça n'allait pas, elle a découvert un coupe-coupe dans mon sac. Je m'étais dit que je couperais le bras de l'autre. Mes parents étaient en Guadeloupe. Je me souviens quand j'ai dit au revoir maman à l'an prochain, c'était dur. Je voulais cacher que j'étais sensible, c'est pour ça que j'étais bagarreur. Et puis, y'a eu un épisode qui m'a vraiment fait mal. J'avais un copain, ses parents aussi étaient Outremer, il avait déposé un dossier pour pouvoir les rejoindre pendant un an, j'ai fait mon dossier aussi, le directeur de l'école avait donné un avis favorable. Tout le monde était d'accord mais mon père a refusé. Il ne voulait pas que je perde de temps. Je me suis senti trahi, abandonné. Au Prytanée, mon père m'avait inscrit comme catholique pratiquant, c'était des contraintes supplémentaires. Je devais me lever tous les dimanches pour aller à la messe. Je ne supportais plus, j'en ai parlé à mon père, il m'a dit, je ne t'ai jamais forcé. Mais la religion était un soutien, plus mes camarades abandonnaient la pratique, plus je continuais. Je n'aime pas faire comme les autres. Et puis les filles ont été admises au Prytanée, j'étais en première. La première année, y'en avait qu'une, discrète, chétive, l'an d'après elles étaient plus nombreuses. Y'avaient ceux qui étaient pour, ceux qui étaient contre et ceux qui les mettaient en quarantaine. Moi, je les ai mises en quarantaine, je les appelais les quantités négligeables. Certains leur tournaient autour, c'était comme des poules dans un coquailler. Les filles, on les appelait les gueuses, les gars qui les draguaient les gueusards. C'était pas bien vu. A prépa Cyr, on s'est retrouvé entre catholiques- royalistes. En prépa, j'ai remis le compteur à zéro, mon frère m'avait rejoint, je me suis vraiment mis à bosser. Lui, c'était un cancre, il faisait seulement semblant pour me motiver. Aujourd'hui, je trouve ça touchant. Maman était bonne en orthographe, c'est sans doute elle qui m'a donné mon côté littéraire. Papa était plus cultivé, il avait fait du latin, du grec. Moi, j'écoutais de la musique classique à l'époque du hard rock. J'avais aimé le film Amadeus qu'un prof m'avait conseillé. Un jour, j'ai dit à mes parents vous ne deviez pas beaucoup m'aimer pour m'envoyer là-bas. Mon père m'a répondu que c'était pour mon bien. Cette coupure très longue avec mes parents, je ne les voyais qu'une fois par an, m'a détaché d'eux. Si mon père meurt, est-ce que je vais souffrir ? Peut-être, sûrement. Mon père était mon modèle mais il aurait voulu avoir un fils prêtre. L'armée, pour moi, ce sont d'abord des valeurs, celles que mon père m'a transmises : honnêteté, sens de la patrie. Par contre, le terme tolérance est tabou chez nous. Je suis d'accord avec lui. Nous, on tolère que les gens ne pratiquent pas mais les autres ne comprennent pas, par exemple la pureté jusqu'au mariage. C'est pourtant le plus beau cadeau que l'on puisse faire à celui ou celle qu'on aime. Le propre de l'homme c'est de maîtriser ses pulsions. Je n'aurais pas pu épouser une fille qui n'aurait pas eu mes valeurs. Je suis royaliste mais c'est un idéal qu'on ne pourra pas attendre, alors je suis républicain tant qu'on est en République, je ne participerai jamais à un coup d'Etat, mon père dit que je suis un gauchiste. Tant que je serai dans l'armée, je ne montrerai rien de mes idées pourtant pour moi, l'avortement est le plus grand génocide qui existe. Mon cursus m'a amené à conforter ces idées là. Ce sont les idées d'une majorité de Saint-cyriens en particulier l'élite. Mais j'ai aussi été influencé par un professeur du Prytanée, il était bourru, sale, barbu. Ca l'horripilait de nous voir dans un moule, il se disait liseur plutôt que lecteur. Un jour que je lui avais confié que je n'avais pas encore eu d'expérience sexuelle, il m'a lancé si vous ne vivez pas, lisez ! Quand j'ai vu le Cercle des poètes disparus au cinéma, j'ai pensé à lui. J'ai toujours aimé dialoguer avec des gens qui n'étaient pas de mon avis, j'aime me faire l'avocat du diable. J'ai même eu un copain juif, il n'appréciait pas quand je lui disais que son peuple était déicide mais on discutait quand même. Mes sours qui ont fait des études, sont toutes mères au foyer mais pour ma grande sour, c'est différent, elle était infirmière mais elle a été virée parce qu'elle avait refusé d'assister à un avortement. Mon père disait qu'un homme doit être autonome, c'était moins grave pour les filles. Comme j'étais le seul blond de la famille, il disait aussi qu'on m'avait trouvé dans une poubelle, ça peut blesser un enfant. Comme les autres étaient très bruns, je me suis longtemps posé des questions.

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Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de viede Perceval

Préambule : Dans un premier récit, globalement négatif, émerge trois expressions particulièrement utilisées : l'influence suivie de la liberté et du plaisir. La première est positive, les deux autres négatives. Les trois dernières expressions, certitude, désir et capacité, viennent loin derrière, seule la perception du désir est négative.

Sujet : Le petit garçon sensible, qui se sentait sans cesse abandonné par ses parents, a d'abord cherché à donner des gages en étant toujours dans les premiers. Ensuite, il a rejoint un des corps d'armée le plus violents.

Sujet + Quelqu'un : Ici, Perceval confie, avec force, son désir de communication, de reconnaissance et d'amour, singulièrement en direction des adultes qui comptent pour lui (son père, sa mère, son grand frère, sa grand-mère et son professeur). Son père occupe un espace à part, fait d'ambivalence entre admiration et peur. Même lorsque Perceval tente de se conformer, il ne va jamais assez loin, son père le traite même de gauchiste. Le désir de création d'un lien affectif pourrait concerner aussi ses pairs (dialoguer avec des gens, un copain juif) mais il se confronte aux « caïds » de son lycée militaire, avec lesquels il entretient des rapports brutaux (j'en ai démonté un, je couperais le bras de l'autre) qui justifient sa propre violence. Les filles sont tenues à distance et méprisées (je les mettais en quarantaine, quantité négligeable).

Sujet + Quelque chose : Perceval semble écartelé entre deux emprises : celle de l'Eglise et celle de l'Armée, influence durable qui lui dicte des conduites draconiennes (ne pas fumer, ne pas boire, rester pur jusqu'au mariage), des opinions arrêtées (l'avortement est considéré comme un génocide, le divorce c'est impossible). Seul espace de liberté dans ce concert de contraintes, son goût pour la musique qu'il pratiquait en famille, il regrette d'ailleurs d'avoir abandonné le piano très tôt.

Quelqu'un : Perceval confirme la pression exercée sur lui par son père qui souhaitait avoir un fils prêtre et qui exigeait de lui une quasi perfection (un homme doit être autonome), alors que lui-même n'était pas exempt de défauts (c'était un cancre). Les femmes apparaissent comme une entité étrangère, un Autre généralisé, celles de sa famille sont femmes au foyer, infirmières et militantes anti-avortement, celles de l'extérieur sont des « poules », des « gueuses ». Ce sont, ici, les valeurs des catholiques royalistes qui sont revendiquées par Perceval.

Quelque chose : Parmi les choses, qui meublent l'univers de Perceval, il y a la télévision quasiment interdite par le père, la table familiale transformée en centre d'examen où les enfants tentent de se faire valoir. La compétition était érigée en principe d'éducation.

Impersonnel : Perceval égrène des certitudes concernant la qualité de son environnement scolaire (il n'y avait que des premiers de classe, on nous appelait les enfants de troupe) et la valeur de son positionnement moral (le propre de l'homme c'est de maîtriser ses pulsions). Visiblement, il ne les maîtrise pas toutes puisqu'il laisse percer une faiblesse (ça peut blesser un enfant).

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