Histoire de vie de Cézanne

 et approche monographique 

 

 

Histoire 1


 

 

1   Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de vie de Cézanne

 

 

Cézanne, 42 ans, marié, trois enfants (12, 6, 1 an et demi)


Je viens du Sud Ouest, un petit village, mon père était paysan, vigneron plutôt, une grande famille, six enfants. J'allais à l'école du village, c'était à deux kilomètres de la maison. Je courais derrière les quatre aînés. Il me semble que je ne travaillais pas trop mal, sans plus. J'aimais la campagne, dès l'âge de six ou sept ans, j'avais ma carabine et je chassais. J'ai beaucoup appris à cette école-là. A partir de la sixième, j'ai changé de climat. Jusqu'à la terminale, je suis allé à l'internat à la ville, Agen. C'était pas une grande ville mais c'était difficile. La scolarité est devenue pénible. Ca ne m'intéressait plus. Je n'avais plus envie de travailler, mais bon, j'ai suivi l'exemple de mes frères et sours aînés, ils ont passé le bac, j'ai fait pareil. La motivation parentale était bien réelle mais pas très forte et surtout lointaine. Mon père était pris par la grande exploitation, il n'essayait pas de m'influencer. Il n'y avait aucune prédisposition familiale pour que je m'oriente vers la carrière militaire. Par contre, deux de mes sours ont épousé des militaires. Evidemment Agen est une ville de garnison. J'ai fait un bac D par défaut, j'étais plutôt branché peinture. J'ai eu mon bac grâce au dessin, mon excellente note en dessin. Maman avait fait les Beaux-Arts à Bordeaux. A l'internat, je peignais, j'avais les cheveux longs, j'étais baba cool. Après une formation ouatée, je ne savais pas à quoi me destiner. Je n'avais pas envie de poursuivre des études longues. Les Beaux-Arts m'attiraient mais il fallait partir à Paris, pendant trois ans. Je trouvais les programmes scolaires rébarbatifs, j'étais un peu rebelle, une sorte d'anarchiste, je manifestais beaucoup. Mes copains étaient communistes, c'était le bon temps. Intellectuellement, je vivais au ralenti. Je crois que je suis allé m'engager par esprit de contradiction, les militaires qui étaient autour de moi ne m'inspiraient pas plus que ça. Je cherchais un chemin à moi pour s'évader de la famille, en rupture du modèle de la ruralité. Mes parents n'ont pas trop compris. Ils travaillaient dur, c'était ma fierté de rien leur coûter. On m'a orienté dans le génie à cause des ouvrages d'art et de mes qualités de dessinateur. On était trois bacheliers sur cent cinquante. Ma relation avec les autres était très difficile, c'était des sauvages, incultes, n'ayant suivi aucune scolarité et issus de milieux très défavorisés. Leurs centres d'intérêts étaient faibles, je me suis renfermé dans ma carapace, j'ai mis des oillères. On m'a conseillé de passer le concours de sous-officiers, contre toute attente, je suis sorti major de promo. Là, j'ai choisi un régiment. J'étais enfin sur des rails : carrière d'officier par les concours internes. J'ai travaillé tout seul, on peut dire que c'est la première fois que je travaillais. Classe prépa à Strasbourg, école militaire interarmes. Ce n'était pas une formation au rabais, nous avions les mêmes profs, les mêmes programmes que Saint-Cyr. J'ai rejoint les troupes de marine. J'avais vingt-quatre ans. J'ai profité de la vie professionnelle puis je me suis marié à vingt huit ans. J'ai rencontré ma femme dans un bal militaire, elle travaillait à la Caisse d'Epargne, après avoir fait des études notariales. Puis, ça a été les déplacements professionnels : Tchad, Somalie, Golfe et Yougoslavie. Au début, elle vivait à Nantes, moi au Mans. Elle a arrêté de travailler car elle attendait un bébé. J'étais toujours loin, je ne l'ai quasiment pas vu enceinte, quand je suis revenu, le bébé était là. Il était handicapé mental. Avec cette charge, elle n'a pas repris le boulot. Nous avons attendu six ans avant de refaire un enfant, il y avait une chance sur quatre que ça se reproduise. Il s'agit d'une maladie génétique rare, un cas d'école. Nous avons beaucoup fréquenté les hôpitaux. A cause de ça, j'émets des restrictions pour les mutations car je dois vérifier d'abord qu'il y a un institut spécialisé dans les parages. Si on le garde à la maison en permanence, la maman devient folle. C'est une vraie implication sur la carrière. C'est stressant, on a sans arrêt l'angoisse de se le mettre sur les bras. Dans le civil, les contraintes seraient équivalentes. Pour l'instant, j'ai suivi le cursus normal, j'ai passé le concours de l'école de guerre, c'est quasiment programmé. En cas de réussite, on continue la carrière vers l'état-major, en cas d'échec.. Moi, j'ai réussi, j'ai été muté à Montpellier, je pars cette année. Je continue le dessin mais c'est un passe-temps comme du bricolage, je n'ai pas assez confiance en mon talent d'artiste. J'ai eu une bonne période, quand j'étais plus jeune, je faisais des copies de toiles célèbres accrochées dans les musées, je les vendais aux parents de mes copains, je me faisais un peu d'argent de poche. A 1500 francs la croûte, c'était un bon truc. J'ai un côté plus artisan qu'artiste même si je ne sais pas où est la limite entre les deux. Aujourd'hui, je n'ai pas le choix, je dois commander un régiment, mille hommes, je n'ai pas le droit de refuser un poste, je dois accumuler les connaissances pendant quelques années. Je vais bouger jusqu'en 2007/2008 avant d'atteindre la finalité de la carrière militaire, un poste à responsabilités, un épanouissement social. De toute façon, j'ai peu d'amis dans le civil, à cause des déménagements. On a des amis militaires qu'on croise au hasard des mutations. Ma petite sour a épousé un de mes camarades de promo. On avait pris un appart à Palavas, ils se sont connus comme ça. Se marier est nécessaire pour un officier, les femmes d'officiers sont le plus souvent des mères au foyer, elles travaillent parfois à mi-temps. Plus on monte en grade, plus on se déplace et moins elles peuvent garder leur travail. Les femmes des sous-officiers travaillent pour plusieurs raisons : elles bénéficient d'une carrière plus stable de leur conjoint, des temps de mutation plus longs et ont souvent besoin de ce travail pour améliorer leur train de vie. Les officiers ont aussi plus d'enfants. Les familles nombreuses sont un idéal de vie, un sous-officier ne pensera pas faire six enfants, c'est une trop lourde charge. L'institution ne reconnaît pas les enfants plus que ça. Les épouses d'officiers doivent se préparer à être mères au foyer, c'est tout.

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Interprétationde l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de vie de Cézanne

Préambule : Ce premier récit, bien que globalement équilibré, souligne une forte dissonance entre les expressions de la liberté et du plaisir et les quatre autres. La liberté, rubrique la plus évoquée, est très négative, le plaisir deuxième en importance renforce le sentiment négatif. Par contre, Cézanne reconnaît des aspects plus positifs que négatifs au travers des autres rubriques : influence, capacité, certitude et désir.

Sujet : Cézanne, enfant du Sud ouest, se présente comme un Janus, d'un côté le rebelle baba cool qui manifeste, qui vit au ralenti, de l'autre un militaire capable de sortir Major de promo, de s'enfermer dans sa carapace. Il évoque son esprit de contradiction qui peut expliquer cette dichotomie.

Sujet + Quelqu'un : On ne s'étonnera pas de trouver de nombreuses références à cette rubrique dans le récit, de l'enfance à l'âge adulte, Cézanne s'est toujours référé à quelqu'un. Il courait derrière ses aînés, il manifestait avec ses copains communistes, il rêvait de faire les Beaux-Arts comme maman et il se comparait même à ses pairs des plus frustes aux plus cultivés. D'autres personnes ont depuis pris le relais, sa femme et surtout son fils handicapé qui constitue l'une des plus grandes angoisses de Cézanne (nous avons beaucoup fréquenté les hôpitaux). Tout au long de cette rubrique, on a le sentiment d'un Cézanne toujours un peu en décalage mais qui tend vers la socialisation.

Sujet + Quelque chose : De cette partie très fournie émergent plusieurs choses qui occupent des places de choix dans le récit  de Cézanne. En particulier la nostalgie de l'enfance rurale et de l'adolescence potache, de cette époque reste une passion contrariée pour la peinture (j'ai eu une bonne période, je vendais mes copies) et une certaine fierté d'avoir été un jeune homme hors norme, remettant en cause l'ordre établi. Autre domaine de choix, l'armée qu'il embrasse un peu par hasard, beaucoup par esprit de contradiction. Il se confirme que Cézanne a sans cesse cherché un chemin à lui, qu'il a le sentiment d'avoir beaucoup vagabondé avant d'être enfin sur des rails. C'est sans doute pour cela qu'il ne veut pas remettre en cause sa carrière, son épanouissement social au moment de rejoindre l'Etat Major. Au milieu de ces réflexions relativement positives, on trouve quelques références aux instituts spécialisés qui accueillent son fils handicapé et qui représentent un frein à sa carrière.

Quelqu'un : Les femmes prennent ici toute leur place : les sours qui ont épousé des militaires, les épouses d'officiers et de sous-officiers qui n'ont pas le même train de vie (les femmes des sous-officiers travaillent pour plusieurs raisons, les épouses d'officiers doivent se préparer à être mère au foyer, c'est tout), ni les mêmes obligations et sa femme qui se sacrifie pour leur enfant handicapé. Cézanne évoque, également, son père, qui était pris par sa grande exploitation, dont on peut supposer qu'il a peu participé à l'éducation de ses enfants, et ses pairs, qu'il qualifie de « sauvages et incultes ». Il fait allusion, ici, aux engagés du rang.

Quelque chose : Les contradictions de Cézanne se confirment lorsqu'il affirme que « les familles nombreuses sont un idéal de vie » mais que « l'institution ne reconnaît pas les enfants plus que ça ». Autrement dit, il s'est plié à une tradition mais à présent que les difficultés sont là (enfant handicapé), l'institution se défile. Peut-être ressent-il la nécessité d'expliquer le choix de son engagement par ce qu'il évoque la ville de garnison dans laquelle il a poursuivi ses études secondaires.

Impersonnel : Dans cette rubrique, domine toujours une certaine volonté de reconnaissance, Cézanne veut se faire bien voir. Il rappelle ses qualités de dessinateur, qu'il a réussi facilement le concours de sous- officier, il lui a suffi de travailler. Mais son épée de Damoclès est toujours là, il évoque la maladie génétique rare, le cas d'école (il y avait une chance sur quatre que cela se reproduise).

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