Histoire de vie de Marie-Charlotte

 et approche monographique  

 

Histoire 1

 

 

  1  Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de Marie-Charlotte

 

Marie-Charlotte, niveau BEPC, quarante ans, mariée, deux enfants de sept et douze ans.

 

Quand je suis entrée au collège, je voulais apprendre l'allemand mais ils n'ont pas voulu. J'ai pris anglais mais ça n'a jamais marché. Finalement, en quatrième, j'ai pris allemand mais c'était trop tard, j'étais en échec presque partout, sauf en français. C'est pour ça que mes parents m'ont envoyée dans un lycée littéraire. Mais je n'avais pas le niveau d'un tel établissement. J'y ai juste fait ma seconde. Mon père, qui était directeur de fabrication dans une grosse usine a été licencié. On est resté seuls avec maman, lui a trouvé un travail dans le Midi. Je ne me faisais pas de soucis, je me disais qu'avec leurs relations ils me trouveraient toujours quelque chose, que je ferais un beau mariage et que j'aurais une belle situation. Ils décidaient de tout. J'avais deux frères, le plus jeune, celui qui a réussi sa vie et l'autre, il a bénéficié de tout, l'école privée, mais il a cessé de travailler quand mon autre frère est né. J'étais l'aînée, la fille et je n'étais pas désirée, j'étais venue trop vite. Finalement, j'ai été orientée en lycée technique. Il y avait pas mal de cas dans la classe, je n'osais pas dire que mon père était directeur ni qu'il avait été licencié. Je me souvenais de mes copains d'enfance. Ils disaient : toi on pourra pas t'épouser, tu es la fille du patron. S'ils me voyaient maintenant, tous ces gens. J'ai voulu faire un BEP sanitaire et social, partir en Afrique, soulager la misère. Mais ils m'ont orientée vers la bureautique, pour que je puisse travailler dans une banque. Ça ne m'intéressait pas du tout. Ma mère et mes deux frères ont rejoint mon père, moi, je suis restée chez une amie de ma mère. Je le voulais mais ils ne m'ont pas retenue. J'avais eu une vie facile, j'ai toujours cru qu'ils me trouveraient quelque chose mais ils étaient coupés de leurs relations. Ils ont tout donné aux garçons. Mon premier frère n'a pas profité mais il aurait pu, il a eu droit à l'école privée. Le dernier, il a eu les conditions optimales : les études, un appart, on nourrissait la copine. Il a fait un DESS dans la communication. J'adore mes frères malgré tout, le dernier est égoïste mais ce n'est pas sa faute. Moi, je n'étais pas préparée à la dureté de la vie, tout avait été facile. A Compiègne, on avait la plus belle maison, la télé couleur avant tout le monde. On croit que ça va être toujours comme ça. J'ai tout fait pour ne pas retourner à la maison, des petits boulots, des petits remplacements à l'hôpital. Je m'étais habituée à la liberté. J'ai dû revenir quand même pendant une année ou un peu plus. Un enfer, mon frère avait le droit de sortir, pas moi, je devais aider au ménage et même ils m'ont demandé de l'argent pour participer aux frais. J'ai fait un stage en formation continue, un truc de dactylo facturière qui ne m'a servi à rien. J'ai fait d'autres petits boulots en maternité mais je ne sens pas le contact avec les bébés, je préfère la gériatrie. J'ai eu la chance de connaître mes arrière grands parents, je les aimais énormément. A la naissance de mon premier enfant, j'ai tout arrêté. Je ne pouvais pas me séparer de ma fille, dès que je sortais, je lui achetais quelque chose, j'avais besoin de l'entourer, de la couvrir de cadeaux. Mais c'est pas bien. Je voulais un autre enfant mais il a fallu avorter, ça ne se passait pas bien. Ça a été terrible, faire ces papiers... Les gens ne comprennent pas. Mon fils, je l'ai eu bien après. Je ne croyais pas qu'il tiendrait. Je n'ai pas repris le boulot parce qu'on habitait, gratuitement, une maison de la famille de mon mari. Elle était isolée de tout mais ça m'arrangeait aussi. En 2000, j'ai voulu retravailler. J'ai donné beaucoup à tout le monde. Je me suis dit, il faut que je pense enfin à moi. J'avais besoin de contacts, j'ai dû convaincre mon mari que ce serait possible malgré les gamins. J'ai d'abord fait un stage pour l'aide à domicile, ça ne me plaisait pas. Les stagiaires avaient tous des histoires lourdes, j'avais l'impression que je n'avais rien à partager avec eux, c'était faux. Ces échanges mais aussi la confiance que me témoignaient les référentes du stage m'ont fait du bien. J'avais besoin que quelqu'un me remotive. Mon stage à l'hôpital comme aide-soignante a été formidable, on m'a dit tu es une bonne aide-soignante, je me suis sentie à ma place. Certains malades me disent : assieds-toi là, en tapotant le bord du lit. Ils m'apprécient. Je suis prête pour ça, avant ç'aurait été pénible. Je me faisais du souci pour ma fille, mais elle est bien quand je suis bien. En ce moment, je suis bien, j'y crois. Mais mon père, quand je lui ai montré mon livre de biologie, il m'a dit, pas la peine de sortir de Saint-Cyr pour être aide-soignante, quel encouragement ! Mes frères savent que j'ai été lésée, mes parents font comme s'ils l'ignoraient. L'important pour eux, c'était l'héritier, le garçon. Même s'il était venu trop vite, comme moi, il aurait été mieux accepté par la famille de mon père. Cette année, j'ai décidé de ne pas aller manger chez eux à Noël, je veux accueillir les parents de mon mari. Je veux leur faire plaisir, ils sont vieux. J'ai menti à mes parents en disant que je ne pouvais pas faire autrement mais c'est mon premier acte fort. Ça fait deux fois que Noël est le temps de la remise en question. L'an dernier, j'ai décidé d'arrêter de lire des polars pour accéder à une autre littérature. J'avais besoin de lire des choses sur la spiritualité. Je crois en Dieu à 80%. En tout cas, j'y pense. Rien à voir avec mon éducation religieuse. On était catholique sans y réfléchir. Je pense qu'il y a un rapport avec la fin de vie, l'unité des soins palliatifs m'intéresse beaucoup, il faut rendre ce moment le plus doux possible. J'aimerais avoir un petit rôle pour faciliter le passage. Un rôle d'accompagnement.

haut de page


 

 

Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de Marie-Charlotte:



 

Préambule : Dans la première histoire de Marie-Charlotte, qui est à lui seul aussi long que les deux autres histoires de vie réunis, le plaisir et l'influence sont les deux expressions les plus exposées. Le désir arrive ensuite, la certitude ferme la marche.

Le discours général se situe assez visiblement dans le négatif. Seules les expressions de désir et de certitude sont plutôt positives. La liberté est très négative.


Sujet : Marie-Charlotte parle assez peu d'elle, toute seule. Elle se présente plutôt en positif (je me suis sentie à ma place, je suis bien, j'y crois).


Sujet + Quelqu'un : Rubrique très largement dominante dans le premier propos de Marie-Charlotte, elle est assez clairement négative, notamment en ce qui concerne l'expression d'obligations ou de contraintes (on m'a orientée, je voulais un enfant mais il a fallu avorter) ou encore d'impossibilités (on pourra pas t'épouser, ils étaient coupées de leurs relations) ou enfin de désirs inassouvis (je voulais apprendre l'allemand mais ils n'ont pas voulu). Seules les influences sont assez équilibrées si les malades l'apprécient, son père ne l'encourage pas du tout dans son projet d'aide soignante.


Sujet + Quelque chose : Deuxième rubrique dans l'ordre d'importance dans l'histoire de Marie-Charlotte, elle est plutôt négative. Bien que Marie-Charlotte émette plusieurs désirs en forme de projets positifs, trouver un rôle pour l'accompagnement des mourants, accéder à une littérature profonde et spirituelle, les échecs, les contraintes et les désillusions sont forts (je n'étais pas préparée à la dureté de la vie).


Quelqu'un : Perception fortement négative de la place ou du rôle d'autrui dans la vie de Marie-Charlotte. Elle y parle de licenciement, d'incompréhension, de préférence coupable ou de lourds passés.


Quelque chose : Rubrique à peine exposée, si ce n'est en une phrase quelque peu ambiguë sur les avantages et les inconvénients de l'isolement de la maison familiale.


Impersonnel : Marie-Charlotte ne s'exprime quasiment pas au mode impersonnel dans cette histoire. Elle édulcore, ainsi, son avortement, de la même manière qu'elle préfèrera dire « il a fallu avorter » plutôt que « j'ai dû avorter ».



haut de page

Précédent

Thèse

Sommaire

Suivant