haut de page


Des contextes déterminants


 

     


1L'APP et l'armée : deux systèmes de recrutement

2Les APP, victimes d'un lipogramme sélectif

3L'armée et la formation des exclus

4Une société entre manie élitiste et idéologie populaire

 

3.1. L'APP et l'armée : deux systèmes de recrutement

Nous avons réalisé notre corpus de données dans un Atelier de pédagogie personnalisée et dans un régiment d'infanterie. Il est intéressant de constater que les deux institutions s'autorisent une pratique « sauvage » de la méthode des histoires de vie sous couvert, pour l'APP, de prendre en compte la globalité de la personne et définir son projet, pour l'armée, de soutenir le moral des troupes au retour du combat actif. L'histoire de vie en formation, réduite à la portion congrue d' « extrait significatif », devient potion magique, censée apaiser le prurit identitaire comme les rois thaumaturges de Marc Bloch guérissaient les patients atteints par la maladie des écrouelles1. Ici, pas de miracle royal, mais une forte propension à la méthode Coué : «Chaque jour, et à tous points de vue, je vais de mieux en mieux ». grâce à la formation continue. On aurait tort de moquer la méthode Coué, les nombreuses pratiques « pata-médicales » qui en sont issues font florès dans le champ de la formation comme nous l'avons déjà montré dans l'introduction : autosuggestion, auto-motivation, sophrologie, visualisation, suggestologie, bio-psycho-généalogie et autre Scientologie. A toutes fins utiles, car le paradigme axiologique d'Emile Coué n'était pas sans arrière-pensées comme il le disait lui-même: « Enfin et surtout, ma méthode doit être appliquée à la régénération morale de ceux qui sont sortis de la voie du bien ». On connaît la chanson, l'axe du Bien et du Mal varie selon la doxa en cours. Devant cette déferlante de miraculothérapie, l'histoire de vie en formation se devait d'être sérieusement encadrée, c'est fait, depuis 1991, avec la création de l'ASIHVIF (Association internationale des histoires de vie en formation.), orientée par « une éthique caractérisée par une conception du lien social qui met au centre la valeur de respect de la personne, capable d'orienter sa vie à partir de l'assomption des déterminants de sa propre histoire (personnelle et historique) et leur transformation en projet existentiel socialement inscrit ». Une charte, assortie d'un contrat négocié avant chaque mise en application, en découle. Mais que faire contre les « accouchements » quasi clandestins d'histoire de vie dans les structures de formation ? Le « simple » entretien initial pour définir le projet personnel mériterait au minimum une redéfinition tant il flirte avec le confessionnal ou le cabinet psychanalytique sans être, pour autant, soumis à la religion du secret. C'est peu dire que les deux structures choisies comme champ d'investigation de notre recherche sont très différents : les APP accueillent deux cent mille personnes nouvelles (parfois contraintes) par an, pour une durée de formation réduite (quelques mois) voire très réduite (quelques semaines) tandis que l'armée suppose un engagement volontaire, à long terme, officialisé par un contrat (30 735 recrutements en 2004 dont 20% de femmes). Une des raisons de notre choix de faire porter notre corpus sur ces deux institutions concerne précisément le public : 80% de femmes en APP, 87% d'hommes dans l'armée française (90% dans l'armée de Terre). Nous avons choisi des femmes en situation de précarité sociale et des hommes en situation de réussite professionnelle car notre recherche ne s'inscrit pas dans une démarche de comparaison entre catégories sexuées de même niveau socioculturel mais entre catégories diamétralement opposées par leurs rôles respectifs dans la société patriarcale et capitaliste : les femmes y sont dominées, les hommes y sont dominants. Nous avons choisi une structure de formation où les femmes sont largement majoritaires sans pour autant détenir un quelconque pouvoir, la preuve en est apportée par leur quasi occultation dans l'ouvrage intitulé « Les Tribulations de Gianni en APP ». Cet ouvrage collectif, coordonné par Frédéric Haeuw (Algora) et préfacé par Philippe Meirieu, a été conçu dans le cadre d'un cycle de professionnalisation des formateurs et coordonnateurs des APP de Haute - Normandie et financé par la DRTEFP (Direction régionale du travail, de l'emploi et de la formation professionnelle). Les auteurs ont imaginé que Gianni, un élève créé par Philippe Meirieu dans « L'école mode d'emploi », était devenu adulte en phase d'insertion ou de réorientation professionnelle, avait intégré un APP, y avait testé de nouvelles manières d'apprendre et de se former. A la suite des histoires de vie individuelles racontant chacun leur réalité professionnelle, vue par Gianni, les auteurs ont analysé collectivement les points clés de la pédagogie mise en ouvre. Pour tenir compte de la présence massive des femmes en APP, les auteurs auraient pu (dû ?), au moins, appeler leur personnage Gina et tenir compte de cette « variable » essentielle qu'est la féminisation de la formation. Dans l'armée, les hommes sont majoritaires, nous avons choisi des officiers supérieurs pour la position dominante qu'ils occupent dans un groupe (les hommes) socialement dominant. Et malgré cette position dominante, la formation du concours de l'école de guerre ne semble pas correspondre à leurs attentes autrement dit la formation leur est imposée par leur gestion de carrière et celui qui ne se plie pas à cette discipline risque d'être soumis à une très forte pression comme on le verra pour l'un de nos narrateurs. Etrangement, ces deux planètes éloignées que sont l'APP et l'armée se rejoignent sur le fait de laisser s'exprimer la demande des personnes pour finalement n'en tenir aucun compte en ce qui concerne le projet personnel. On se retrouve ici dans un processus politique connu celui de la délégitimation de ceux qui ne savent pas au profit de ceux qui savent, des formés au profit des conseillers en formation, des simples citoyens au profit des experts et autres élites pensantes. Un système pré-totalitaire qu'ont analysé André Bellon et Anne-Cécile Robert après les élections présidentielles françaises du 21 avril 20022 : «L'idéologie de « l'expertise » et de la « compétence » a pour fonction d'écarter les aspirations des citoyens en valorisant certains, supposés détenir un savoir particulier ». Cette propension à décider pour les autres ce qui est bien pour eux ne date pas d'aujourd'hui mais elle gagne de plus en plus de terrain, la formation et l'éducation ne sont pas épargnées. Nous n'étudierons ici que la formation des adultes même si les mêmes causes (recherche de rentabilité et d'efficacité) produisant les mêmes effets (dépersonnalisation de l'enseignement, apprentissage d'un savoir flottant, asocial, alogique et sans désir, déshumanisé), l'éducation initiale ne devrait pas échapper longtemps au rouleau compresseur de l'autoformation contemporaine soit une autoformation du laisser-faire, du laisser-ignorer. Cette autoformation, très loin du concept critique des années pionnières, correspond à la recherche de réponses normatives aux résistances des apprenants à des formes infantilisantes d'apprentissage qui ne parviennent plus à les contrôler. Partout, l'individualisation l'emporte sur la personnalisation, l'autonomie sur la liberté avec pour corollaire la solitude de l'apprenant aggravée par les systèmes d'enseignement à distance. Le chapitre sur l'Energie traite précisément de ce glissement progressif vers une formation des adultes tout au long de la vie, sans dispute, consensuelle, dégagée de toute critique, et privée de ce que C. Castoriadis3 définit comme « l'amour pour l'objet enseigné qui passe nécessairement par une relation affective spécifique entre enseignant et enseigné ». Autrement dit l'éros.

haut de page



3.2. Les APP, victimes d'un lipogramme sélectif


Il y a deux P dans APP, l'un pour désigner la pédagogie, l'autre pour la personnalisation qui la qualifie. Or, depuis quelques années, la personnalisation tend à laisser la place à l'individualisation, une véritable rupture avec le paradigme pionnier, celui qui présida à la création, en 1984, du premier Atelier de pédagogie personnalisée, lieu ressource pour les jeunes, en difficulté d'insertion, de la région Rhône-Alpes. Certains chercheurs dont Jean Vanderspelden, membre de la mission nationale d'appui et de liaison des APP4 considère que l'enjeu est de taille car la personnalisation de la formation des apprenants constitue la clé de voûte des fondamentaux des APP. Pour Jean Vanderspelden, la notion de personnalisation a été phagocytée par deux super novae : l'individualisation et l'autoformation. Il me paraît important de savoir où se situent les histoires de vie en formation dans ce conflit de concepts, la question est éminemment politique, la mise à l'écart de la personnalisation pouvant signifier l'abandon de la logique d'accompagnement de l'apprenant qui la caractérise au bénéfice d'une guidance plus inscrite dans la logique organisationnelle de l'individualisation. Les disponibilités de l'individu, soit ses capacités morales, culturelles, corporelles, le céderaient aux exigences de la structure de formation. Il n'est pas rare de voir, aujourd'hui dans les APP, des femmes, sans projet précis, être orientées vers une formation spécifique (concours d'aide-soignante par exemple) uniquement parce que le formateur et la formation existent sur place. Autrement dit, l'apprenant s'adapte au marché de formation alors que le point de vue des pionniers des APP était que les structures s'adaptent aux besoins tant identitaires qu'intégratifs de l'individu. La personnalisation implique la prise en compte de l'émotion des apprenants, de leur angoisse face au changement, au savoir, à une socialisation secondaire remettant en cause leur socialisation primaire. Faire mobiliser par l'apprenant ce que Bourdieu appelle sa «compétence culturelle» pour développer son autonomie et finalement son aptitude à acter sa liberté, voilà l'objectif initial des APP. On imagine mal la mise en ouvre d'un tel chantier sans que l'apprenant n'ait pu, avant même le premier contact avec la formation proprement dite, « poser ses valises ». La simple logique veut que le touriste débarquant en un lieu inconnu ou au moins inhabituel, prenne le temps de trouver un hôtel pour poser ses bagages avant de se mettre à visiter le coin. Il pourrait même ressentir le besoin de prendre une douche, un verre ou de se restaurer. L'apprenant, découvrant une structure de formation n'est pas très différent du touriste en goguette, il pressent l'aventure et en craint le danger. Il éprouve le besoin d'en appeler aux autres, le touriste raconte son voyage interminable à la serveuse du bar, l'apprenant aimerait bien en faire autant, à la cafétéria ou autour de la machine à café. La plupart du temps, en APP, le premier entretien n'est pas aussi convivial, même s'il se veut empathique. Il est, plutôt, une manière d'éprouver la personne, essayer de comprendre pourquoi elle est là, si elle vient de sa propre initiative, si elle est contrainte par l'institution (PAIO, ANPE) ou si elle cherche autre chose (revanche sociale, construction identitaire, évasion d'un foyer étouffant, préparation d'un divorce.). Cette mise à l'épreuve initiale représente, sans doute, malgré la compassion visiblement sincère des formateurs (certains versent de vraies larmes sur les histoires de vie parfois sordides et tragiques des candidats), la première pierre vers la valorisation des subjectivités par le marché capitaliste. Les individus sont dépossédés de leur histoire singulière à des fins aléatoires de formation. C'est là que l'histoire de vie en formation doit intervenir pour que l'apprenant ouvre enfin ses valises, en redécouvre le contenu, accroche ses souvenirs sur des cintres, les déplie, les dépoussière, les installe, et s'en aille à la découverte des autres, le corps et l'esprit prêts à l'activité politique soit à la vie en société. Si l'on conserve la métaphore du touriste, on peut se demander si l'apprenant aura envie de découvrir quoi que ce soit sans connaître la langue du pays et sans l'aide d'un guide. La formulation du projet (encore peut-elle rester secrète) ne peut intervenir qu'après cette phase d'énonciation de soi, de transformation de l'individu en être-sujet-au-monde, de reconnaissance de son «  humanitude », le terme appartient au professeur Albert Jacquart5. L'humanitude est la somme des particularités qui permet à un homme de se reconnaître comme faisant partie de l'humanité, une reconnaissance cruciale sans laquelle l'individu ne peut accéder à sa véritable  nature  « d'animal politique » selon la formule d'Aristote.

haut de page



3.3. L'armée et la formation des exclus


C'est peu de dire que l'armée ne s'inscrit pas dans cette démarche de prise en compte de l'humanitude de chaque être-sujet-au-monde, elle propose plutôt des profils de carrière sans tenir compte des pré-requis de chaque individu. Ne nous y trompons pas, les individus savent parfois tirer leur épingle du jeu en entonnant, au bon moment, le chant du départ (voir Perceval ou Tanguy). L'armée peut être un outil d'autoformation aussi comme nous le verrons dans l'interprétation du corpus consacrée aux trois officiers supérieurs. Aujourd'hui, l'armée française est en passe de devenir une des « écoles de la deuxième chance » pour des jeunes en rupture de système scolaire. Le 22 juillet 2005, le ministère de la Défense informe la presse nationale qu' « un vaste plan de formation de jeunes en grande difficulté » va être mis en place. Les « élèves » seront formés par d'anciens militaires et enseignants et. rémunérés. Cette dernière condition est sinon essentielle du moins suffisante, les jeunes concernés seront nourris, logés, porteront un uniforme et recevront trois cents euros par mois à quoi on doit ajouter la couverture médicale et sociale idoine. Si ce n'est pas le Pérou, ça y ressemble. Evidemment, toute médaille a son revers, les formations proposées seront axées, «en fonction des besoins du marché », sur les domaines de « l'aide à la personne, du bâtiment, des transports et de la sécurité ». Cette « éducation », marquée au sceau de la rentabilité de l'être employable sur le marché du travail civil, ne fut pas toujours la vocation de l'armée. Si la grande Muette s'est toujours positionnée sur le plan de la formation continue, elle s'est d'abord intéressée à ses propres besoins, formant des soldats pour l'exercice armé, le sens du commandement ou de l'obéissance selon à quel échelon on se trouvait dans la hiérarchie mais aussi des techniciens de toutes les catégories qui parvenaient ensuite à valider leurs compétences sur le marché du travail civil alors florissant. Elle fut longtemps (avant la fin de la conscription) le lieu privilégié de détection de l'illettrisme des jeunes français, les « trois jours » constituaient alors un sondage grandeur nature de l'état culturel de la Nation. Pourtant, le recours aux pauvres et aux jeunes incultes ne date pas d'hier. Jusqu'à la fin du 18e siècle, l'armée était principalement une armée de métier6. Personnages hauts en couleur, les sergents recruteurs arpentaient villes et campagnes pour embaucher, belles promesses à l'appui, les jeunes gens épris d'aventures, d'autres dégoûtés de leur état de paysan exploité, d'autres encore pour qui l'enrôlement était l'occasion d'échapper à la potence. En 1798, le général Jourdan fit passer une loi instaurant le service militaire obligatoire, la « conscription » était née, elle consistait en l'inscription au rôle des jeunes gens parmi lesquels le sort désignait les « conscrits », c'est-à-dire ceux qui devaient partir pour le service militaire. Cette conscription perdura jusqu'en 1909, rythmée par l'utilisation du tirage au sort. Ceux des conscrits qui avaient des parents fortunés pouvaient espérer échapper à l'armée en s'achetant un remplaçant, un plus chanceux que lui lors du tirage au sort ou un conscrit d'une classe précédente qui est prêt à « rempiler » pour sept ou huit ans. Le système en vigueur à l'époque autorisait cette pratique. Ces « remplacements » faisaient l'objet d'un contrat souvent passé devant notaire et dont le montant de la transaction représentait une somme d'argent importante (10 à 12.000 francs de l'époque). Il permettait ainsi aux fils de familles aisées d'échapper à une expédition longue et hasardeuse, en même temps qu'il fournissait une source de revenus inespérés à de pauvres hères démunis. Nous ne sommes pas si loin des armées de nos sociétés postmodernes, composées en grande partie des abandonnés du système, exclus de la société libérale thatchérienne en Angleterre, du rêve américain (les « latinos ») ou de l'égalité républicaine héritée des Lumières en France. « Fils à papa » de luxe, Georges Bush, le président des Etats-Unis, a réussi à éviter de partir au Vietnam alors que la guerre faisait rage. Il n'a pas eu à acheter son remplaçant car le système du tirage au sort n'existait plus. Dans ce contexte, nos trois témoins, issus de milieux socioculturels très disparates, ont adopté des stratégies bien différentes. Qui a bénéficié de la plus grande liberté de choix : Tanguy, le fils d'ouvriers, Cézanne le fils de paysan ou Perceval, le fils de militaire ? Pour ce dernier, l'atavisme, conjugué à une stratégie scolaire parfaitement orchestrée, ne laissait que peu de marge de liberté. Les deux autres ont eu le « choix ». des conscrits de l'ère napoléonienne : s'engager ou s'embourber dans un avenir peu gratifiant en terme de reconnaissance sociale. Tanguy a eu très vite conscience de son état d'enfant du peuple et s'est donné les moyens d'y remédier, Cézanne a laissé le hasard guider ses pas, il s'est engagé dans la carrière militaire avec nonchalance. Les parcours professionnels respectifs de ces trois hommes, bien que motivés par des raisons diverses, interrogent l'uniformisation des conduites dans une société de et sous contrôle. Le cas de Perceval, brillant écolier et étudiant, refusant la dernière étape de la gloire en dit long sur l'efficacité et la légitimité des stratégies parentales d'éducation.

haut de page

3.4. Une société entre manie élitiste et idéologie populaire


Après la présentation microsociologique de mes deux structures de formation continue, il convient d'étudier le cadre référentiel macrosociologique, celui de la société politique qui prétend programmer la formation tout au long de la vie, une société caractérisée par une distance toujours plus grande entre les  élites  et les gens. Certains journalistes n'hésitent pas à parler des vrais gens comme si les autres, les privilégiés, appartenaient à un monde imaginaire. Cette hypothèse n'est pas si dénuée de fondement quand on constate qu'il n'y a pas si longtemps, Jacques Chirac, président de la République française, ne savait pas ce qu'était une souris informatique et Georges Bush, président des Etats-Unis n'avait jamais vu de codes barre à la caisse d'un supermarché. Les élites ont toujours été loin du peuple mais elles n'ont pas toujours été aussi isolées de leur environnement, cette situation trahit au mieux un « malaise dans la démocratie » au pire sa disparition pure et simple comme l'explique Christopher Lasch7, en prenant exemple sur la société américaine : « Au XIXème, le cas de figure typique était celui d'une famille riche installée depuis plusieurs générations dans un lieu immuable. La fortune était comprise comme comportant des obligations civiques. Bibliothèques, musées, parcs publics, orchestres, universités, hôpitaux et autres aménagements publics, ces fondations étaient autant de monuments à la magnificence des classes supérieures ». Bien sûr, Lasch n'était pas assez naïf pour ne pas percevoir toute la fausse générosité de ce système, il savait, pertinemment, que les élites sociales se préoccupaient plus de leur image et de la pérennité de leur fortune que du confort de leurs concitoyens mais elles restaient impliquées dans la vie sociale et quelque part se sentaient vaguement engagées par une responsabilité éthique. Qu'en est-il aujourd'hui ? Lasch n'y va pas par quatre chemins, pour lui, c'est l'idée même de démocratie qui est en danger de disparition accélérée. La raison en est la grande mobilité d'élites « cosmopolites », « vagabondes », « migrantes » et surtout leur nouveau statut de productrices et de manipulatrices d'information, «le sang et la vie du marché mondial ». Cette hypermobilité des classes supérieures, inscrite dans la réussite professionnelle, entraînerait une détestation du domicile fixe  synonyme de « parents et voisins inquisiteurs, aux commérages mesquins et aux conventions hypocrites et rétrogrades » et le développement d'une mentalité de touriste, toujours à la recherche d'exotisme et de plaisir, grâce à l'argent facilement gagné, lui aussi hypermobile. L'importance de la « maison » dans l'histoire de vie de nos six narrateurs confirme la vision de Lasch. Les faiseurs de propagande ne sont pas les seuls à revendiquer la qualification d'élites, les riches familles et les dirigeants de grandes entreprises en font également partie, mais le statut d'intellectuels des premiers les désigne comme responsables du discours magique actuel et de son matraquage quotidien. En France, le décalage entre les élites et les vrais gens s'est aggravé à tel point qu'aujourd'hui l'apparition du peuple dans une élection provoque une éruption de stupeur dans les médias. Etonnant étonnement puisque le « séisme » du 21 avril 2002 qui a vu le leader d'un parti d'extrême droite accéder au second tour de l'élection présidentielle, avait été précédé de secousses inquiétantes significatives de l'inquiétude et du mécontentement populaires grandissant : de la très difficile ratification du traité de Maastricht aux échecs électoraux massifs des tenants du pouvoir en place (vague rose ou vague bleue) à plusieurs reprises. Trois ans après le « séisme », une nouvelle claque vient frapper les élites à l'occasion du référendum sur la constitution européenne. Pourtant, le pouvoir semblait avoir beaucoup d'atouts dans son jeu : un texte interminable et incompréhensible, des chefs de partis de gauche comme de droite tout acquis, un référendum interne au parti socialiste plutôt favorable et surtout une classe médiatique aux ordres. Mais, finalement, ses atouts se sont retournés contre ceux qui voulaient en user : le texte a été décrypté par des spécialistes en droit constitutionnel, des syndicalistes, des professeurs, des particuliers éclairés, bref par des intellectuels qui l'ont transmis, clés en mains, à tout un réseau de militants progressivement avertis, lesquels se sont chargés de le diffuser au peuple, à travers diverses formes de convivance avec le résultat que l'on sait. Ce scénario idéal constitue une forme finalement très classique de circulation idéologique : le discours politico-social circule de l'intelligentsia vers le peuple via les appareils idéologiques spécialisés8 que le macrosociologue Robert Fossaert divise en trois types fondamentaux : les publics d'appartenance, les publics d'adhésion et les publics de clientèle. Dans le premier, on trouve, par exemple, l'école moderne, soumise à la loi d'airain de la République, que Fossaert décrit comme « la grande armée des écoliers» condamnés à l'assiduité, le deuxième accueille les associations (partis et syndicats y compris) qui ont à conquérir et entretenir leur audience, le troisième poursuit une visée mercantile, « leur activité se construit comme celle des activités commerciales à ceci près qu'elle achète des marchandises idéologiques ». La formation des adultes pourrait ressortir de ces trois types de relation entre la structure idéologique et son public, l'Etat fournissant un public captif de rejetés du système éducatif initial, les structures de formation, privées ou publiques, draguant les publics consommateurs et les bailleurs de fonds. Restent les publics d'adhésion qui, eux, sont constitués par des individus en recherche de reconnaissance ou de renaissance sociale. Leur agrégation en formation constitue une véritable ouvre collective de socialisation intersubjective et d'activité politique. Revenons-en à nos appareils idéologiques, habituellement obéissants, ils ont, lors du référendum sur l'Europe, cette « insurrection démocratique »9, fonctionné de manière véritablement révolutionnaire en s'opposant par le discours et la raison aux envolées inconsidérées des élites complètement déboussolées par leur perte de crédibilité et d'influence. Si cette élection paraît essentielle c'est qu'elle constitue une rupture inattendue à des années de pensée unique sur la construction européenne. Il est intéressant de constater que les élites se sont largement disqualifiées par leur omniprésence dans les médias et leur mépris pour « ce peuple d'incultes et de xénophobes »10 qui ne voulait pas entendre raison. La raison était-elle vraiment en cause ? Pour le satiriste Karl Kraus11, « la doctrine hitlérienne, par exemple, était un fatras d'insanités idéologiques et de mensonges éhontés qui n'auraient su résister à un examen de la saine raison. Mais ce qui rendait ce délire irrésistible dans l'Allemagne des années 1930, c'est que les nazis étaient passés maîtres dans l'art de soumettre l'intellect aux affects, de rationaliser des émotions viscérales.» En cela, ils étaient aidés par de zélés exégètes, les journalistes, que Karl Kraus accusait de « se prostituer à l'ordre établi ». La France de 2005 reste soumise au même schéma, le processus d'abrutissement généralisé est toujours vivace. La réflexion critique est évacuée, le peuple est prié de s'en remettre aux élites qui savent ce qui est bon pour lui ou du moins ce qui n'est pas trop mauvais car les dirigeants de gauche comme de droite ne font plus de politique mais seulement de la communication. « Les questions qui intéressent la communauté sont systématiquement écartées du débat par le consensus idéologique de la classe dirigeante : les inégalités sociales, les privatisations, les service publics, l'éducation, la guerre.En revanche, on occupe l'espace avec des sous-questions ou des non-questions » affirment André Bellon et Anne-Cécile Robert12. L'art de détourner l'attention de masses populaires de l'essentiel vers le futile, du raisonné vers le pulsionnel, de marteler un discours abrutissant et de contribuer ainsi à la dépolitisation de pans entiers de la société constitue la première étape vers un régime totalitaire. Dans cette configuration sociopolitique, caractérisée par la décadence des institutions, l'acharnement médiatique et l'idéologie de l'inauthenticité, que devient l'individu ? Pourra-t-il échapper à l'emprise de la flexibilité contemporaine que certains veulent croire inscrits dans chaque cerveau humain plastique et disponible ?

haut de page

1 Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Gallimard, Paris, 1983.

2 A. Bellon et A-C. Robert, Le peuple inattendu, p. 33, Syllepse, Paris, 2003.

3 C. Castoriadis, La fin de l'histoire, Ed. du Félin, Paris, 1992.

4 Jean.Vanderspelden, APP indivdualiser n'est pas personnaliser, ou apprendre à s'autoformer. www.algora.org et www.app.tm.fr

5 A. Jacquard, L'équation du nénuphar ou les plaisirs de la science, le livre de poche, Paris, 2002. (www.lelivredepoche.com)

6 Toutes les références historiques de ce paragraphe ont été trouvées sur le site Internet : user.skynet.be/maevrard/livre6.hrml

7 C. Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, p. 16-18, Climats, Paris, 1995.

8 R. Fossaert, La Société (Théorie de la société), les structures idéologiques, tome 2, Paris, Seuil, 1977.

9 Le mot est de José Bové, syndicaliste paysan représentant de Via Campesina et partisan du NON.

10 Les propos cités ici ont été relevés dans de nombreux journaux de presse écrite et entendus régulièrement à la radio et à la télévision pendant les derniers jours de la campagne électorale.

11 Karl Kraus, l'empire de la bêtise, Le Monde diplomatique. p. 23.

12 Ibid. p. 26.

Précedént

Thèse

Sommaire

Suivant